

PRÉFACE
Si Kerouac avait été peintre et cycliste, il se serait appelé Malnuit. C’étaient bien-là leurs seules différences, à ces deux-là. Pour le reste, ils buvaient autant l’un que l’autre et tous deux sont morts de leur éthylisme. Si l’ivresse n’a jamais fait le talent, Malnuit, tant comme peintre que comme écrivain, en était bourré.
D’abord publié aux éditions Gallimard par Lambrisch dans la revue Le Chemin, la « grande maison » n’a ensuite plus accepté un seul de ses manuscrits. Pas assez ou trop... Allez savoir les impératifs de la mode littéraire et du business... Enfin, je ne vais pas cracher dans la soupe, sauf pour lui donner plus de goût, puisque grâce à cette défaillance, j’ai le plaisir aujourd’hui de le publier.
Malnuit, c’est tout simplement le contraire de bon- jour... Étrange karma, lui aurait peut-être dit Michaux, lorsqu’il était allé lui rendre visite à vélo...
Il n’est pas né non plus le bon jour, faut croire.
Malnuit, je l’ai côtoyé alors que l’alcool n’avait pas encore accompli toute son œuvre. C’était dans une autre vie, dans un autre siècle, lorsqu’il n’était pas complètement ringard de croire en une utopie de vie meilleure. Le temps nous a prouvé qu’on s’était fourvoyé. Les paysages de ban- lieues ont remplacé ceux des collines béarnaises d’alors.
Ses Crobards donnent déjà à entendre les craquements de son âme, qui n’ont jamais cessé. Il désirait connaître la vie tout d’un bloc. Qu’elle lui rentre dans les veines comme un shoot maximum, une envolée de cheval blanc. Rien ne lui suffisait. Guère plus haut qu’un adolescent, mince et frêle, il se dégageait de lui une énergie fabuleuse. Il ne donnait pas l’impression d’être rachitique, mais solidement enraciné dans l’existence...
Ses discussions étaient des pugilats où chacun apprenait à palper ses limites. Tout était prétexte à parler, et parler donne soif. Pissant sur le pas de la porte, le regard perdu dans les montagnes, il continuait à éplucher la vie. Rien n’aurait pu tarir le flot des idées qui venaient se heurter dans son crâne.
Angoissé par la mort et les années terribles qui s’avan- cent et serrent en tenaille dans leurs bras jusqu’à étouffer, il interrogeait tout et tout le monde sur le sens de la vie. Il continuait à chercher, sachant l’absence d’issue.
Il ne faisait que cela, survivre, chaque instant chassé par l’autre. Il tenait ses armes, un pinceau et un stylo. Le seul but à atteindre était de boucler chaque jour, en même temps que le soleil se couche, en ayant vécu debout et non à genoux. Il invectivait les morts et les imbéciles, tous les deux pareils.
Il se savait vivant, en doutait quand même, mais ne se voyait pas vieillir. Il n’a pas vieilli non plus.
Son talent de parleur m’a toujours impressionné. Il pouvait monopoliser l’attention et boire toute la nuit sans sombrer dans un coma éthylique ou dans des propos ridicules et tenir son auditoire en haleine. Il me décapait la cervelle, bouleversait mon univers et en reculait les limites.
Et tant pis s’il s’en est allé prématurément, bien que ça laisse à ceux qui l’ont connu un arrière goût d’inachevé, dans cette nuit de novembre, ironie du sort, le même jour qu’Ytzac Rabin... Aujourd’hui, en le publiant, je veux rendre hommage à ce qu’il a été, à ce qu’il m’a apporté alors que je rentrais juste dans le monde des adultes.
Malnuit n’est pas mort, puisqu’il publie encore...
Saïd Mohamed
Crobard : n.m. (fam. pour Croquis). Dessin à main levée qui ne fait qu’esquisser l’image d’un être ou d’une chose. Petit Larousse 2007